Lettre ouverte à Frédéric Mitterrand au sujet des écoles d’architecture

Yolande Lamarain et Nicolas Montquaut


© CGT-Culture

Lors d’une manifestation le 29 janvier 2009.

De g. à d.: Edmond Cousin, Bernadina Haas-Benfredj, Benoit Vérant et Yolande Lamarain des Ecoles d’Architecture de Paris-Malaquais et Paris Val de Seine.

Prenant part au débat sur l’absence de visibilité de l’architecture dans la réorganisation de l’administration centrale du ministère de la Culture et de la Communication, les responsables du Syndicat national des Ecoles d’architecture et de la CGT-Culture ont adressé une lettre ouverte à leur ministre Frédéric Mitterrand.

La France recense actuellement 50 architectes pour 100.000 habitants, soit deux fois moins que la moyenne par habitant dans l’Union Européenne. Elle forme moins de 30 étudiants en architecture pour 100.000 habitants, très en deçà de la moyenne communautaire là encore, quand on en dénombre, par exemple, 130 en Italie, 67 en Belgique et 55 en Allemagne comme en Espagne. Mais ce n’est pas tout. S’il n’est pas mis un coup d’arrêt aux restrictions budgétaires affectant les écoles nationales supérieures d’architecture, les projections montrent que notre pays ne parviendra même pas à assurer le renouvellement de la génération cessant aujourd’hui son activité, ce qui aggravera un peu plus le retard de la France.

Que sont donc devenus les engagements du Président de la République qui déclarait lors de l’inauguration de la Cité de l’Architecture et du Patrimoine, le 17 septembre 2007, vouloir « remettre l’architecture au cœur des choix politiques », orientation qu’il entendait « assumer tout au long du quinquennat « ? Comment peut-on décemment affirmer « souhaiter donner une nouvelle ambition et un nouveau souffle créatif à la politique de l’architecture de notre pays » sans en revitaliser ni même en préserver le cœur, la mission de former les architectes du XXIe siècle, portant l’avenir de la création architecturale, et tout cela pour de dérisoires économies ?

Maintenir à un haut niveau la formation et l’expertise des architectes dans les domaines de l’aménagement, de l’ingénierie, de la fabrique du cadre de vie ouverte à de nouveaux usages et aux enjeux du développement durable, soutenir et valoriser la recherche en procurant aux écoles d’architecture et à leurs enseignants des statuts et des garanties reconnaissant qu’ils participent à part entière de l’enseignement supérieur, en accroître de façon pérenne les financements : c’est, pour la population de notre pays, pour la France et sa place sur la scène internationale, une nécessité vitale.

Comme ministre en charge de l’architecture et des architectes – en exercice comme en formation – c’est à vous qu’il appartient maintenant de joindre les actes à la parole.

L’architecture dans ses enjeux contemporains (la ville, l’habitat, l’aménagement, le territoire, le « vivre ensemble »…) demeure encore une affaire partagée entre plusieurs secteurs de l’action gouvernementale. Cependant, elle relève entièrement, et en propre, du ministère de la Culture en ce qui concerne la formation des architectes. Autant dire que, si vous n’obtenez pas rapidement du Président de la République et du Premier Ministre que l’enseignement de l’architecture et ses écoles nationales supérieures soient placés au cœur des priorités du gouvernement, vous ne servirez pas véritablement la cause du rattachement de l’architecture au ministère de la Culture, bien au contraire.

L’architecture court-elle d’ailleurs à la Culture des dangers dont on la protège fort mal ? De nombreuses voix expriment aujourd’hui cette inquiétude, que les faits ne cessent malheureusement d’alimenter depuis maintenant deux ans et demi.

Votre premier acte politique après votre nomination fut, fin juillet, d’apporter votre pleine et entière caution à la RGPP. Vous vous êtes alors empressé de valider la prétendue réorganisation du ministère laissée en chantier par Christine Albanel, entérinant au passage la dilution de l’architecture dans une direction des Patrimoines. Arrêtée certes avant votre prise de fonction, cette orientation relève au mieux de l’ignorance, au pire de l’intention de nuire. Cerise sur le gâteau, le Conseil des ministres du 13 janvier, auquel vous siégiez, a retiré au précédent Directeur de l’architecture ce titre, pour lui substituer celui d’adjoint au Directeur général des patrimoines. On voudrait accréditer l’idée que l’État a finalement très peu d’ambition pour une politique de l’architecture, on ne s’y prendrait pas autrement.

Mais revenons aux écoles nationales d’architecture. Malgré nos demandes maintes fois réitérées, celles-ci, comme les autres établissements d’enseignement du ministère de la Culture, n’ont aucunement bénéficié à ce jour du plan de 5 milliards d’euros pour l’enseignement supérieur décidé par le Président de la République. Selon votre collègue Valérie Pécresse, celui-ci a représenté en 2008 une augmentation du budget de l’Université de 400 euros par étudiant, l’effort devant être poursuivi pendant 5 ans. Une augmentation similaire aurait globalement abondé le budget des écoles d’architecture de 8 millions d’euros chaque année, mais, en l’espèce, la rue de Valois ne se presse pas pour agir.

Au lieu de cela, et afin de palier l’érosion continue de la subvention servie par l’État aux écoles d’architecture, les droits d’inscription pour le cycle de la licence ont augmenté de 38 % à la rentrée 2009/2010 (alors que la hausse n’est que de 1,2% à l’Université, et de 2,3 % pour la majorité des établissements d’enseignement du ministère). Par ailleurs, et ce depuis deux ans, les écoles ont trouvé une autre source d’autofinancement en exigeant, pour chaque pré-inscription, que les étudiants s’acquittent d’une somme forfaitaire de 34 euros. Dans un contexte de paupérisation accrue de la jeunesse, particulièrement sensible dans le monde étudiant, cette situation ne peut que nous scandaliser.

Mais le gouvernement ne s’en tient pas là. Déjà lourdement affectés par un sous-effectif et une précarité endémiques (chez les enseignants comme chez les personnels administratifs et techniques), tous les établissements connaissent, ou vont connaître, des suppressions de postes. Cela ne suffisant visiblement pas, Bercy et la mission d’audit qui vous a remis son rapport en décembre préconisent, au titre de la phase 2 de la RGPP (NDLR : révision générale des politiques publiques), une réduction drastique des dépenses de fonctionnement des écoles et des trains d’externalisations sur les fonctions d’accueil, de surveillance et de maintenance, mais aussi sur certaines fonctions administratives.

Enfin, pour conclure provisoirement, il est aujourd’hui confirmé par votre cabinet que, contrairement aux engagements pris dans un passé récent (sous le ministère de Renaud Donnedieu de Vabres), la « sanctuarisation » du volume des postes d’enseignants des écoles d’architecture n’était plus à l’ordre du jour : dorénavant, ceux-ci sont inclus dans l’assiette des départs en retraite que le gouvernement n’entend remplacer qu’à hauteur d’un poste sur deux !

Tous ces éléments démontrent que nous nous éloignons chaque jour un peu plus d’une politique ambitieuse pour l’architecture. C’est, au contraire, une politique de vaches maigres !

Les écoles, tous leurs acteurs et, particulièrement, les personnels qui les font vivre – dont les déroulements de carrière sont là particulièrement indigents, quand ce ne sont des collègues ultra-précaires, travailleurs pauvres maintenus artificiellement à temps partiel imposé – tous exigent d’être enfin considérés, entendus et soutenus.

La CGT-Culture et le SNEA-CGT vous demandent, en conséquence, d’accepter de recevoir personnellement les organisations représentatives de personnels des écoles nationales d’architecture dans les meilleurs délais.

Yolande Lamarain est secrétaire générale du Syndicat National des Ecoles d’Architecture, SNEA-CGT.
Nicolas Montquaut est secrétaire général de la CGT-Culture.

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